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L’énergie décentralisée, vue à travers les yeux d’un négociant en électricité


La réussite d’une transition énergétique dépend de l’intégration de systèmes énergétiques décentralisés. Pour faire la lumière sur des questions importantes en matière de décentralisation – dont les avantages et les défis pour les systèmes énergétiques –, nous avons parlé avec le trader en électricité interne de Next Kraftwerke, Amani Joas.

Jan Aengenvoort : Amani, commençons par un peu de contexte : quelle est la différence entre nous et les services publics conventionnels ?

Amani Joas : En tant que fournisseur et exploitant d’une centrale virtuelle (CV) à l’échelle de l’Europe, nous agrégeons un grand nombre d’unités de production décentralisées et nous les contrôlons de façon centralisée. L’idée consiste à mettre en réseau des milliers de petites unités et d’offrir assez de flexibilité pour permettre à l’Europe de s’appuyer à 100 pour cent, pour son électricité, sur des sources d’énergie renouvelables.
De plus, notre stratégie exclut strictement toute propriété des actifs. Cela signifie que notre centrale fonctionne comme une plateforme pour les propriétaires d’actifs. Si l’on considère qu’AirBnB est le plus grand hôtel au monde sans, en réalité, posséder le moindre immeuble, ou qu’Uber est la première société de taxis au monde sans détenir de voitures, nous sommes une centrale électrique imposante et en extension qui ne possède aucune unité de production.

Jan :
Et pourquoi la flexibilité est-elle si importante pour notre système énergétique ?

Amani : Il est crucial de comprendre le besoin de flexibilité au sein d’un système alimenté par des sources d’énergie renouvelables intermittentes et fluctuantes. Cela concerne essentiellement les énergies éolienne et solaire. Elles sont toutes les deux prometteuses car elles n’ont pas de coûts de production variables et ne produisent pas d’émissions. Néanmoins, en tant que trader en électricité, je les considère comme compliquées en raison de leur dépendance aux conditions climatiques. Afin de maintenir en permanence l’équilibre du réseau, il faut de la flexibilité pour combler les écarts.

Jan : Mais comment peut-on tirer profit de cette flexibilité ?

Amani : Tout d’abord, nous vendons de la flexibilité réactive aux gestionnaires de réseau de transport. Ils nous paient pour la capacité à augmenter ou réduire notre production et notre consommation lorsqu’ils doivent équilibrer le réseau. Nous sommes donc rétribués pour notre capacité et notre énergie. Ensuite, nous offrons une flexibilité proactive. Cela veut dire que nos traders en électricité proposent notre énergie sur le marché lorsque l’énergie est insuffisante, et la retiennent lorsqu'elle est abondante. Nous le faisons sur le marché day-ahead et les marchés intraday, où nous profitons des écarts de prix entre des périodes de temps différentes. Dans les deux cas, les propriétaires d’actifs partagent avec nous nos recettes et en bénéficient.

Nous croyons un en réseau électrique intelligent, numérique et décentralisé.

Jan : L’énergie décentralisée est-elle vraiment le contraire d’un système énergétique centralisé ?

Amani : En général, je réponds à cette question par « ça dépend ». Mais pour pimenter la discussion, je dirais « non, ce n’est pas le contraire ». La décentralisation n’est pas une fin en soi mais le résultat d’une mutation nécessaire des moyens de production. Il n’y a aucun problème avec les grandes installations électriques centralisées. Toutefois, si nous voulons survivre au cours des prochains siècles, nous devons nous défaire des installations qui émettent du CO2. Ces dernières sont souvent de grande taille par rapport aux installations renouvelables, plutôt petites et décentralisées. C’est ce qui motive la décentralisation – un processus très complexe et difficile à de nombreux égards.

Si nous réalisons cette transition, la question qui se posera pour l’avenir sera celle de la confiance que nous accordons au réseau. Un avenir autonome type Tesla, où chacun produit et consomme sa propre électricité au moyen d’une combinaison PV/batterie, et où nous deviendrions plus ou moins autosuffisants, est une des approches possibles. L’autre modèle, qu’on peut appeler le « modèle du pool », utilise les effets positifs de l’agrégation et des interrelations au sein d’un grand réseau d’électricité alimenté par des sources intelligentes et renouvelables. En tant que trader en électricité, je crois fermement au deuxième scénario, et notre modèle de gestion repose sur l’idée que le réseau a un avenir (en tout cas dans les pays industrialisés). Les arguments les plus favorables ont trait aux gains de productivité engendrés par l’agrégation de l’offre et de la demande. Le coût des batteries – toujours très élevé – est un autre facteur de poids.

Certains voient la décentralisation comme une évolution inévitable dans de nombreux domaines. Je ne pense toutefois pas qu’elle soit la seule voie possible. Quand on regarde les ordinateurs, nous sommes passés de machines IBM hautement centralisées à des ordinateurs personnels extrêmement décentralisés, avec leurs propres puces et disques durs. Aujourd’hui, on assiste à un phénomène de recentralisation : l’informatique et le stockage sont effectués dans le cloud au départ de fournisseurs centralisés. Notre activité se base sur l’idée de la centralisation avec un système de production décentralisé : nous agrégeons (ou centralisons) une offre et une demande décentralisées, puis nous revendons sur le marché les gains de productivité (flexibilité) issus de la commercialisation de l’électricité.

Jan : La décentralisation va-t-elle perturber les approvisionnements énergétiques, ou uniquement les entreprises de services énergétiques et producteurs traditionnels ?

Amani : Tout dépend de la façon dont ils y réagissent. RWE et EON, les plus grandes entreprises énergétiques d’Allemagne, ont perdu près de 80 % de leur valeur marchande depuis 2007, ce qui suggère un « oui » franc. Cependant, personne ne sait ce qui serait arrivé si elles avaient pleinement adopté les changements intervenus sur le marché et réagi en conséquence. De façon générale, un basculement des installations conventionnelles vers les énergies renouvelables signifie que leurs actifs conventionnels produisent moins et réalisent moins de profits, ce qui leur pose assurément problème.

Un trader en électricité avec une conscience verte

Jan : Comment intégrer des sources d’énergie décentralisées et des technologies intelligentes pour l’offre et la demande dans un réseau « stupide » ?

Amani : Nous rendons le réseau plus intelligent. Celui-ci contient en effet beaucoup de données inutilisées. L’enjeu consiste à obtenir ces informations en temps réel puis de les offrir au marché ou au réseau afin qu’ils puissent tous les deux agir plus efficacement. Chez Next Kraftwerke, nous le faisons en installant notre technologie Next Box sur chaque unité de production et de consommation. La Next Box nous fournit des données de production en temps réel, qui nous permettent de surveiller et de prédire l’évolution de notre portefeuille avec une grande précision. Elle nous permet aussi de contrôler à distance chaque unité. Nous pouvons compenser les déséquilibres au sein de notre portefeuille en réglant des unités complémentaires à la hausse ou à la baisse, ce qui nous permet d’offrir de la puissance de réglage au gestionnaire du réseau. Si le système doit être équilibré, le gestionnaire du réseau peut le faire en contrôlant nos installations. Il ne s’agit que d’une première étape, mais avec des compteurs intelligents dans chaque foyer, les traders en électricité pourront utiliser les données avec une très grande efficacité en vue d’optimiser notre comportement de consommation et de production.

Jan : Comment les clients réagissent-ils face à cette technologie ?

Amani : Il a fallu du temps pour vaincre le scepticisme initial. Certains de nos clients sont propriétaires de petites installations décentralisées. Ce sont par exemple des agriculteurs qui possèdent et exploitent une installation au biogaz. Un autre type de clients comprend les gestionnaires de réseau de transport, auxquels nous fournissons de la puissance de réglage. Nous avons dû convaincre les deux groupes que notre technologie est à même d’offrir de la puissance de réglage fiable à brève échéance, et que nous étions capables de gérer le processus administratif. Comme nous sommes très efficaces dans ces deux domaines, ils en sont venus à nous faire confiance et à nous apprécier.

Jan : Quel type de réductions des coûts avez-vous aidé vos clients à réaliser ?

Amani : Pour les propriétaires d’installations, nous générons des flux de revenus supplémentaires plutôt que des diminutions de coûts. Nous partageons les bénéfices de l’exploitation plus flexible de leurs installations pendant les heures de pointe et nous partageons les revenus perçus grâce à l’offre de capacité et de puissance de réglage. Nous avons aussi des clients du côté de la demande, qui profitent de réductions significatives des coûts. Il y a par exemple une digue publique dans le nord de l’Allemagne qui vidange de l’eau après de fortes averses. Comme sa demande est très flexible, nous pouvons facilement faire tourner ses pompes quand le prix de l’électricité est faible sur les marchés intraday.

L’arrivée de sociétés telles que la nôtre ou nos concurrents sur le marché de la puissance de réglage aide les fournisseurs du réseau et les consommateurs finaux à abaisser considérablement leur coûts d'equilibrage. Sur les quatre dernières années, cette baisse s’élève à 25 pour cent, soit près de 150 millions d’euros.

Jan : Les clients sont-ils uniquement guidés par le profit ou montrent-ils aussi un intérêt pour l’environnement ou la CSR (responsabilité sociétale des entreprises) ?

Amani : Les deux, même si l’intérêt financier prévaut généralement. Nos clients sont des entreprises. Elles réagissent donc à des incitations. Toutefois, bon nombre d’entre elles ont une conscience écologique et se réjouissent de participer à l’Energiewende (transition énergétique) de l’Allemagne. Le fait qu’elles contribuent aussi à équilibrer le réseau se traduit certainement par une fierté discrète et bien méritée, ce qui n’est pas pour nous desservir.

Jan : Dernière question et non des moindres : les gouvernements devraient-ils soutenir activement l’énergie décentralisée ou faut-il laisser cette tâche au secteur privé ?

Amani : En tant que trader en électricité, je ne pense pas qu’il y ait jamais eu de système énergétique entièrement financé par le secteur privé. Par exemple, la nouvelle centrale nucléaire de Hinkley Point en Angleterre reçoit une subvention garantie d’environ 11 centimes d’euro par kWh. En Allemagne, des installations PV ont été mises en place avec une subvention de 6 centimes d’euro par kWh. Il est aussi important de se rappeler que les installations conventionnelles ne paient pas leurs véritables coûts, qui incluraient leurs coûts externes négatifs. Rien ne me plairait plus qu’un système impliquant un prix CO2 et des taxes pigouviennes justes pour les installations conventionnelles. Un tel système rendrait inutile le subventionnement des énergies renouvelables. Mais comme nous ne vivons pas dans ce merveilleux monde technocratique imaginé par les économistes, il nous faut prendre la deuxième meilleure option et subventionner les énergies renouvelables pour l’avenir proche. Nous ne devons pas oublier que si nous ne prenons pas ce virage, tôt ou tard les coûts réels de l’électricité conventionnelle deviendront une douloureuse réalité. Et c’est déjà ce qui est en train de se passer.


Auteur :

Arrivé dans l’entreprise en 2011, Jan Aengenvoort est aujourd’hui Responsable communication et étude de marché chez Next Kraftwerke. Depuis lors, sa mission consiste à fournir des informations sur l’intégration des énergies renouvelables dans les structures de réseau existantes et les marchés de l’énergie par le biais de centrales virtuelles (CV) et d’opérations à court terme.